• Arthur Ghins

L’Europe chrétienne à l’heure des migrants

La Libre Belgique, 24 Septembre 2015.


Depuis le refus de l’Europe, en 2004, de toute référence explicite à son héritage chrétien dans le projet finalement avorté de Constitution européenne, on aurait été tenté de croire que la question de la place du christianisme dans la vie politique du Vieux Continent était définitivement enterrée. Les récentes sorties de certains responsables politiques se revendiquant du christianisme dans leur réponse à la crise des migrants montrent qu’il n’en est rien. Aux déclarations de Viktor Orban sur le danger que représente le flot de réfugiés musulmans pour l’identité chrétienne de l’Europe, a notamment succédé, le 3 septembre, celle de Donald Tusk sur la solidarité à laquelle nous invite le christianisme face à ceux qui sont dans la détresse. Tout se passe comme si, face à une situation limite, les Etats européens ressentaient le besoin de revenir à un cadre de référence commun que l’on croyait être irrémédiablement passé à l’arrière-plan. Voilà que différents partis tirent à eux la couverture du christianisme pour légitimer des lignes de conduite diamétralement opposées. Si ces déclarations ont le mérite de reposer la question de l’héritage chrétien de l’Europe, il n’est pas certain que la manière dont certains politiques la réintroduisent soit des plus heureuses.


Ni identitarisme xénophobe


Alors qu’il déploie les fils barbelés à la frontière, Viktor Orban se justifie en agitant le spectre de l’invasion musulmane. Il y a quelque chose de choquant à voir le Premier ministre hongrois convoquer le christianisme au service d’un discours identitaire destiné à rejeter de manière brutale ceux qui ne partagent pas cette confession. Le christianisme, qui prône accueil, solidarité et paix, devient motif d’exclusion violente au mépris cinglant de ses intuitions les plus fondamentales. En tombant dans la rhétorique du choc des civilisations - dans une interview au quotidien allemand "Die Welt" mercredi dernier, Viktor Orban évoque une "compétition de cultures" entre l’islam et le christianisme - le Premier ministre fait par ailleurs le jeu d’un Daech trop heureux de pointer du doigt une Europe chrétienne qui à ses yeux "humilie" les musulmans. Pour aussi infréquentable et populiste qu’il soit devenu, Orban n’en pose pas moins des questions qui méritent qu’on s’y attarde, même s’il y apporte les mauvaises réponses. Reconnaître qu’une partie importante des migrants est musulmane, et que cet état de fait peut potentiellement poser certains problèmes, ce n’est que faire justice à la complexité déjà existante de l’intégration de ces minorités au sein des pays européens. En 2010, Angela Merkel admettait que le multiculturalisme avait "totalement échoué en Allemagne". Il ne s’agit pas ici de stigmatiser, mais au contraire de mettre au jour la question afin de pouvoir repenser l’intégration, et accueillir au mieux ceux qui doivent l’être. La place du christianisme est ici centrale. Celui-ci ne peut en aucun cas devenir un prétexte identitaire d’exclusion sur base de la religion. En même temps, on ne peut reporter éternellement la question de ce qui nous définit. Et dans un contexte de migration de populations principalement musulmanes qui fuient vers des pays d’histoire chrétienne, cette question passe probablement aussi par la reconnaissance des valeurs que cette dernière nous a laissé en héritage, sans pour autant minimiser ce que nous devons à d’autres courants de pensée. Reconnaître ce qui constitue notre identité, ce n’est pas renoncer d’avance à l’accueil de l’étranger, mais au contraire lui donner tout son sens. Ce n’est en effet que dans la mesure où nous sommes conscients de ce que nous sommes que nous pouvons recevoir l’autre dans sa différence, de manière à la fois ouverte et exigeante. Le débat démocratique ne saurait laisser à Orban ou à Daech le soin de définir ce qu’on entend par "Occident chrétien".


Ni leçons de catéchisme


Remettre en perspective les racines chrétiennes de l’Europe, ce n’est certainement pas ériger la morale chrétienne en règle de la décision politique. A cet égard, les leçons de morale chrétienne sur l’accueil des migrants sont quelque peu malvenues de la part de certains dirigeants. D’abord parce que la religion chrétienne ne saurait être un moyen de prendre l’ascendant sur ses contradicteurs. Ensuite parce que derrière une façade de générosité chrétienne se cachent parfois des motifs moins avouables - entre manœuvres politiciennes et calculs économiques. Il faut admettre que la radicalité du message chrétien s’accommode mal de ce genre de contingences. Comme le faisait remarquer il y a deux semaines le chroniqueur Giles Fraser dans les colonnes du "Guardian", la Bible est claire sur l’accueil des étrangers : accueillez ceux-ci comme vos frères, jusqu’au dernier. Un tel credo tranche nécessairement avec les aléas de la realpolitik. D’où la difficulté et le risque qu’il y a en politique à se présenter en champion de la cause chrétienne.


A preuve ou à témoin, David Cameron et Nicolas Sarkozy qui, tout en jouant à intervalles réguliers la carte de l’héritage chrétien, se montrent moins enthousiastes lorsqu’il s’agit d’accueillir des réfugiés. A contrario, lorsque le pape François appelle chaque paroisse à accueillir une famille de migrants, il est parfaitement dans son rôle, qui est celui d’encourager tout un chacun à agir en chrétien. L’exigence chrétienne ne doit pas être un impératif qui détermine l’action collective, mais un point de repère pour guider la conscience et les actions des personnes individuelles. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de place pour une politique "inspirée par" un engagement chrétien (dans le respect du principe de laïcité de l’Etat, faut-il le préciser). Dans le cas de la crise des migrants, celle-ci prendrait la forme d’un équilibre à trouver entre une politique généreuse d’accueil et une prise en compte réaliste des difficultés auxquelles un tel accueil se heurte.


La voie Merkel


Un tel équilibre semble avoir été atteint par la chancelière allemande. Lors d’un déplacement à Berne le 4 septembre dernier, celle-ci a tenu à rappeler que "dans la mesure où nous avons en tête des valeurs chrétiennes, alors je crois qu’il est important de dire que la dignité de chaque être humain […] doit être protégée partout là où elle est en danger". Avoir en tête des valeurs chrétiennes, ce n’est ni rejeter l’autre - "oui, l’islam fait partie de l’Allemagne", a-t-elle rappelé fort à propos - ni être aveugle aux réalités auxquelles nous sommes confrontés. Sans passer sous silence le risque de terrorisme et la peur que peut susciter l’arrivée de réfugiés musulmans, Merkel a invité les Européens à assumer leur identité avec audace. "Connaître la Bible, expliquer un tableau accroché dans une Eglise, après tout, ce ne sont pas des tares !", a-t-elle déclaré, en ajoutant que "nous devons avoir aussi le courage d’être chrétiens, le courage de susciter un dialogue". Sans prosélytisme, il s’agit de se réapproprier - croyants et non-croyants - notre histoire commune, et d’en débattre. Plutôt que de stigmatiser la nouvelle vague de migrants, cette dernière devrait être pour nous l’occasion de nous réinterroger sur nos propres racines, et d’agir dans l’esprit que celles-ci nous ont laissé vis-à-vis de ceux qui fuient les persécutions.